Genre… – Nouvelle épistolaire

Mon enfant,

Aujourd’hui tu as 3 ans pourtant tu es né il y a 23 ans. Un beau bébé, bien joufflu, plein de vigueur. Très vite j’ai vu que manger allait être un enjeu. J’avais beau te donner un sein, puis l’autre, ce n’était jamais suffisant.

 « Il faut boire et vous reposer Madame ».

Mais je n’ai ni envie de boire, ni envie de me reposer. Je veux regarder mon bébé. Je veux regarder ses mains, minuscules, avec des doigts déjà immenses. Je veux admirer ses pieds parfaits à la plante toute rose. Je veux caresser ses cheveux de soie.

Finalement ce sera le biberon. Tu cries moins. Je t’admire plus. Et je ris de te voir tourner les yeux de sommeil. Et tu lutes pour continuer de téter ce lait qui n’est pas le mien. Bébé jamais repu !

Devant mon épuisement, on veut te mettre dans une autre pièce pour que je dorme enfin. Non. J’ai 24 ans. Je m’en remettrai. Et tu sais ce que je dis toujours : « On dormira quand on s’ra vieux ! ». (Tu ris. J’en suis sûre.)

J’ai donc tout loisir pour admirer ma crevette. On me la laisse pendant les huit jours et nuits que nous sommes sous surveillance : moi pour cette tension qui a failli nous tuer, toi pour la toxoplasmose que je t’ai gentiment offerte pour tes 4 mois in-utero.

Cinquième jour. La grande valse des examens commence.

Fond d’œil. Personne ne sait ce qu’une maman ressent quand on voit l’ophtalmo passer la broche sous les paupières de son bébé pour les lui écarter.

Plaies immenses dans ton fond d’œil. Le gauche n’aura pas de vision centrale. Sidération.

Prises de sang. Toutes ces petites aiguilles que l’on t’enfonce. Mes bras qui te serrent. Mes lèvres qui essuient tes larmes.

Ponction lombaire. On me fait sortir. Ils sont quatre avec toi. Tu hurles. Tu n’as que cinq jours et ma voix n’est plus là pour te rassurer. Que croyaient-ils ? Qu’une mère n’était pas capable d’assister à la barbarie de cet acte ? Tout hurle en moi aussi.

Échographie cérébrale. Calcifications multiples sur le cerveau. Paroles rassurantes du radiologue. Je prends. Il en rajoute. Je prends encore. J’ai bien fait. Ta cervelle va très bien. Beaucoup l’envient ce cerveau de génie.

Le diagnostic est là. Il faudra faire avec. Les plaies de tes yeux doivent se refermer. Il faut continuer le traitement que j’ai commencé à prendre à 6 mois de grossesse. Deux mois trop tard. En Angleterre on ne teste pas la toxo.

Parce qu’à chaque fois que je rentrais en France je refaisais tous les tests, tes yeux seront sauvés. Tu y vois mal. Le cinéma 3D reste pour toi du 2D. Mais tu y vois.

C’était il y a 23 ans. Pendant 20 ans je t’ai regardé grandir, dévorer tes repas et dévorer la vie.

J’aime te faire rire. Tes éclats de rire sont des milliers d’étoiles.

J’aime te voir apprendre. J’admire ta curiosité, ton besoin de savoir, de vérifier, de recouper les informations. Cette attitude si scientifique tu la sors d’où ? Pas de moi, tu le sais. Cette mémoire à casiers infinis te vient de qui ? Toujours pas de moi.

Ton rire, ta joie de vivre, ton optimisme, ton altruisme… ça c’est moi, on le sait.

Mais pourquoi veut-on toujours trouver cette part de nous dans nos enfants ? Non, pendant 20 ans tu as été toi. Un être à part entière. Tu t’es construit en faisant tes choix et tes erreurs. En t’opposant quand il le fallait. En te pliant aussi. Il faut bien que l’ado soit un ado et que le parent soit un parent, non ?

Vingt ans. Un cinquième de siècle.

Il y a trois ans tu t’es donné une nouvelle naissance, un nouveau sexe, un nouveau prénom, une nouvelle garde-robe, une nouvelle voix, une nouvelle coupe de cheveux.

Ce n’est plus moi qui aie accouché de toi. C’est toi qui as accouché de toi.

Moi, ça m’avait pris huit heures. Toi, ça fait déjà trois ans que tu as commencé. Ce n’est pas fini. Les épreuves, les démarches, les opérations, les traitements… le travail est long.

Moi, l’accompagnement de mes proches étaient bancal. Tu sais ce que nous traversions.

Toi, depuis 3 ans tu sais que je suis là. Je te soutiens. Je suis fière de ton courage. Je suis fière que mon enfant sache qui il est. Peu importe que tu sois né avec ce sexe ou avec un autre. Que tu sois mauve ou bien gris. Que tu t’appelles Adam ou Ève.

Tu seras toujours mon enfant, en robe ou en pantalon, en talons ou en costume, en string ou en boxer.

Bon anniversaire.

Je t’aime.

Maman

Plus d'histoires...

Le piano
Le rocher de l’infortune, Larmor-Baden, Morbihan
Le bateau muet, Naples, Vésuve
paris conciergerie

Qu'en dites vous ?

Site Footer

%d blogueurs aiment cette page :