La fille aux œufs – Histoire courte

Dix-huit ans ! Dix-huit ans qu’elle livrait des œufs dans le froid, sous la pluie ou sous un cagnard assommant. Dix-huit ans qu’elle respirait les gaz d’échappement et se faisaient vriller les tympans dans les rues d’Athènes. Demain cette vie serait terminée.

Eleni avait commencé à pied, en tirant une petite charrette. Elle avait 7 ans. Son père et elle arrivaient de la ferme dans leur petit camion déglingué, tous les jours à 6 heures. Lui, s’installait dans les Halles municipales, à côté du marché aux poissons, à la viande et aux épices. Elle, partait avec sa petite charrette, sa cargaison d’œufs et ses sandales fragiles. Elle livrait tous les restaurants à touristes autour de l’Acropole. Entre 6 heures du matin et midi, elle faisait bien quinze aller-retours pour remplir sa carriole auprès de son père et continuer sa tournée.

Ce qu’elle gagnait, elle lui en donnait la moitié et elle gardait le reste. Une partie servirait à lui racheter des vêtements, mais elle avait réussi au bout de six ans à économiser suffisamment pour s’acheter un scooter. Il tombait souvent en panne tellement il était vieux et il avait fallu apprendre à bricoler. Pas moyen de s’offrir un mécano ! Mais au moins, elle n’avait plus à courir sous la pluie avec sa petite charrette. Quand les températures grimpaient, elle se rafraichissait en roulant un peu vite sans mettre le casque.

Tout le monde se fichait d’elle avec ses œufs et son scooter. Elle entendait les gens rire et les voyait la montrer du doigt. Mais elle s’en fichait. Elle n’en avait jamais cassé un seul. Elle se faufilait comme une anguille entre les voitures et les groupes de badauds sans toucher personne et sans faire d’omelettes.

En grandissant et en devenant une femme, il avait fallu faire comprendre qu’elle ne vendait QUE des œufs. Que ses fesses et ses seins n’en étaient pas. Certains garçons qu’elle croisait dans les cuisines des restaurants avaient du mal à faire la différence. Il avait bien fallu qu’elle apprenne à se défendre toute seule. Pas de frère, un père vieux et coincé au marché. Mais elle s’en était toujours sortie avec au pire une main aux fesses et une bonne gifle. 

L’avantage du scooter, c’est qu’elle pouvait faire plus d’aller-retours, aller plus vite et plus loin. Elle livrait chaque matin une cinquantaine de restaurants. Leurs œufs étaient très prisés. C’était une spécialité de leur village. Tout le monde avait des poules. Le soir, les villageois apportaient leurs boites par dizaines à son père. Ils chargeaient. Et le matin, à 5 heures, ils partaient les vendre à Athènes. Son père avait toujours fait ça. Et son père avant lui. Et le père de son père avant eux. C’était la première fois, lui disait-il souvent, qu’une fille s’occupait de la vente dans la famille Petridis. D’habitude les femmes restaient au village, s’occupaient des poules et des enfants. Mais il n’avait pas eu le choix. Sa mère était morte en l’accouchant et elle était l’ainée. Son père ne s’était pas remarié. C’était il y a vingt-cinq ans et il pleurait toujours sa femme. Il disait qu’elle était aussi belle que sa mère. Il avait essayé plusieurs fois de la marier avec des gars du village. Mais elle avait toujours réussi à le convaincre qu’elle serait plus efficace que tous ces coqs alcooliques qui lui boiraient l’argent des œufs et l’enfermeraient à la maison avec cinq gosses pour, eux, aller courir les poulettes. Son père était bon. Il n’avait pas envie de lui faire subir ça. Et il aimait l’avoir avec lui tous les matins sur cette route. Il aimait compter avec elle la recette du jour en rentrant au village l’après-midi. Ils faisaient des petits tas. La part de chaque voisin. La sienne à lui. La sienne à elle.

Le seul garçon qu’elle supportait c’était Gregorio. Déjà parce que Gregorio aimait les garçons. Alors ses fesses et ses seins étaient tranquilles. Mais aussi parce qu’il lui rendait plein de services, lui dénichait les pièces cassées pour son scooter, lui apportait des appareils à remettre en état. C’est d’ailleurs lui qui avait dégoté le scooter. Un matin elle avait ouvert sa porte et il était là. Flambant vieux ! Pour partir à Athènes, son père l’arrimait solidement dans le petit camion et ils filaient. Toujours doucement. On fait rarement du 100 kilomètres heures quand on transporte des œufs…

Elle avait accumulé un sacré petit magot depuis qu’elle avait son scooter. Elle n’était pas très coquette et dépensait peu pour elle. Pendant toute cette dernière journée, elle avait pensé à tous ses efforts, à toutes ses frustrations, pour garder chaque centime. Quand tous les jeunes de son âge avaient un smartphone, elle, n’avait qu’un vieux Nokia qui ne prenait pas de photos. Elle n’avait pas les dernières Adidas à la mode. Elle ne buvait que l’eau des fontaines, mangeait beaucoup d’œufs avec des pitas, un peu de féta et quelques tomates. Elle allait rarement à la plage pour économiser l’essence.

Elle pensait à tout ça ce dernier jour. Un dernier jour pluvieux qui la faisait ressembler à un spectre sous sa cape imperméable noire. Elle s’était habituée à cette eau qui s’infiltre partout, mais elle ne s’habituait pas au froid. Elle était transie. Et puis elle en avait marre de cette ville qui se transformait en piscine géante à chaque averse. Athènes était posée sur un roc. Il n’y avait rien pour absorber les pluies diluviennes de plus en plus fréquentes et le système d’égout était saturé. Elle avait beau rouler doucement ces jours-là, l’eau arrivait à se glisser sous sa cape, par en-dessous et à la geler encore plus. Mais demain ce serait fini.

En rentrant, elle compta comme d’habitude la recette avec son père. Elle était bonne. Ils vendaient bien. Pour rien au monde, les Athéniens n’auraient fait leur kolokithopita, leur spanakotiropita ou leur bougatsa sans leurs bons œufs frais. Elle mit sa part dans sa poche et alla porter le dernier versement à Gregorio. Il y avait tout cette fois. Il la regarda avec un sourire satisfait et dans un clin d’œil lui dit : « Demain. À l’aube ».

Elle alla se coucher après avoir papoté avec les copines du village. La pluie s’était enfin arrêtée et il faisait bon. Elles avaient passé la soirée sur la petite place, comme les vieilles, mais en plus drôle. Plusieurs de ses copines avaient quitté le village, mais nombreuses étaient revenues. On vivait chichement mais on était mieux qu’à Athènes. Le bruit et l’odeur de cette ville étaient insupportables. Il n’y avait que les yeux qui en profitaient. Parce que c’est vrai que c’était beau Athènes. Et la ville embellissait chaque année.

Elle avait eu du mal à trouver le sommeil. Elle avait cru entendre du bruit dehors en plein milieu de la nuit. Gregorio déjà ? Elle ne devait pas bouger. Attendre les 4:30 qu’afficherait bientôt son réveil.

Quand il avait sonné, elle s’était finalement endormie profondément et la sonnerie l’avait arrachée à un sommeil de plomb. Tout lui était revenu en mémoire en une fraction de seconde. Son cœur battait fort. Elle était fébrile. Mais elle prenait son temps. Elle dégustait « l’avant » qui aurait toujours un gout de nostalgie. Elle se leva lentement. Alluma la lumière. Enfila ses sandales. Se dirigea tranquillement vers la porte fenêtre de sa chambre qui donnait sur la rue. Souleva le loquet. Poussa les battants des persiennes. Elle était là !

Bien garée. Vieille et flambante. Comme son scooter douze ans plus tôt. Gregorio avait encore bien fait les choses. Elle ouvrit la portière. S’installa au volant. Les clés étaient dessus. Elle avait tout. Comme promis. La climatisation, les vitres électriques, la radio. Fini le bruit d’Athènes, l’odeur et la pluie. Elle aurait chaud l’hiver et frais l’été. Elle transporterait vingt fois plus de boites d’œufs et ne ferait plus d’aller-retours dans les rues bouchées de Monastiraki. On ne se paierait plus sa tête avec ses œufs en équilibre sur son vieux scooter. Maintenant, elle irait en voiture !

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