Vendu – Histoire courte

Il m’a vendu cet âne ! Vendu ! Après tout ce que j’ai fait. Toutes ces années ! Et ce con m’a vendu…

J’m’appelle Jall’hucine – pas de jeux de mots sur mon nom, merci. Je commençais mal ma vie déjà avec un nom pareil… Enfin j’avais pas à m’plaindre, y avait tout une tripotée de frères et sœurs dans les box d’à côté, je ne vous raconte pas leurs noms ! La mère s’appelait Too much -On est d’accord c’est trop- donc tous les p’tits gamins se nommaient « Oues-too, I-too, Quies-too, Nepala-too ». Nan mais j’hallucine…

Bref vous l’aurez bien compris, je suis un cheval de club. « Une brave bête » comme diraient les hommes. Brave je ne sais pas, mais en tout cas je faisais le taf. Dix ans que je fais ce métier les gars, pas une chute de cavalier à mon actif ! Il m’a VENDU ! Je les aimais bien moi les p’tits gosses. Ils font pleins d’erreurs, ils se tiennent pas bien, parfois leurs jambes disent « avance ! » et leurs mains disent « recule !», mais c’est pas grave – j’ai vite compris qu’il faut d’abord écouter les jambes, ensuite les mains. Je trottais et galopais en rond de manière brillante. Je sautais comme un chef -jamais très haut avec les jeunes. « Je connaissais mon métier » comme disait le moniteur. Et j’aimais mon métier ! Vendu… j’espère qu’il en a tiré un bon prix ! Pour rien au monde je l’aurais échangé mon métier. Quelle idée de faire cheval de course ? Courir comme un dératé sur une piste, collé-serré avec les autres pour gagner trois millimètres. Zêt pas bien les gars. Cheval de cirque ! J’suis pas un clown non plus, j’suis pas là pour faire « tourner et rouler-bouler ». Et les malheureux qui restent au pré toute l’année… ceux-là je les plains, c’est pas une vie ça d’être toujours tout seul.

Nan croyez-moi, cheval de club c’est la meilleure vie. Deux repas par jour, des gratouillis tous les jours, de la compagnie, des prés, et chacun sa maison ! Personne pour taper l’autre quand il est pas content. Parce que je ne vous raconte pas, j’ai certains voisins, ils auraient dû faire cheval de guerre. J’essaie toujours de prévenir les gosses quand ils s’approchent d’Ouragan -ouais celui-là porte bien son nom- mais tu parles, qu’est ce qu’ils y comprennent aux hennissements d’un vieux canasson ? Quand c’est Fred je ne m’inquiète pas. Ce gosse a un tempérament de jument en chaleur, faut pas l’emmerder. Et d’ailleurs Ouragan ne l’emmerde pas. Je dirais même qu’il l’apprécie. En fait nan, ce cheval n’aime personne ! Moi c’est Estelle que j’adore. Et elle m’adore aussi. À chaque fois qu’elle vient elle a toujours une pomme ou une carotte pour moi. Estelle ne monte pas. J’suis bien déçu, je lui aurais montré tout ce que je sais faire -pas tourner et rouler-bouler. Je pense qu’elle ne monte pas à cause de sa troisième jambe qu’elle tient à la main -parfois les humains sont vraiment étranges. Malgré ça, Estelle est toujours au club. Elle trottine, cahin-caha un peu partout pour s’occuper de nous -surtout de moi. Elle aide les gamins qui n’arrivent pas à me préparer, avec sa main libre. Faut dire que j’suis plutôt grand comme « brave bête ». 1,89m au garrot, qu’ils disent ! Que des muscles ! Et il les a vendus ! J’me sentais de rester là encore une dizaine d’années moi. Il aurait fallu lever le pied sur la fin évidement, « Papi Jall’hu faut l’ménager » comme il dit Joe. Faire des petits tour l’été avec les tout-petits pour leur faire découvrir l’équitation. Mais non ! Parce qu’il m’a vendu ! Tant pis pour lui, il vend son plus gentil cheval ! Parce que c’est vrai, y a bien Trois-Francs – oui sa sœur s’appelle Six-sous- mais c’est encore un jeunot plein de fougue. Il aime tout l’monde et il veut bien faire, mais il a beaucoup trop d’énergie à revendre pour les mômes qui débutent. Les pauvres ils descendent de là, ils sont vidés pour trois jours entiers !

Ah je vois le camion qui arrive. C’est pour ma vieille carcasse ça. Je vous ai dit qu’il m’avait vendu? Bien sûr que je vous l’ai dit, parce que je suis trop en colère pour ne pas l’avoir dit ! Y’a plus qu’à espérer qu’il m’ait assez aimé pour ne pas finir en steak dans les lasagnes de « bœuf » Fundus – ils ont plus qu’à dire qu’ils sont « à cheval sur la qualité de leurs produits » ceux-là ! C’est ce qui est arrivé à mon vieux pote Éclaire-Indien. Une brave bête lui aussi…

Je m’échauffe un peu, j’ai prévu de ruer et lancer quelques coups, on ne se débarrasse pas de moi comme ça. Joe, le patron, me met une grosse claque sur les fesses et me demande de rentrer avec sa grosse voix. Je finis par obéir parce que j’me suis assez amusé… et que je suis un peu essoufflé. 

Je ne sais pas où ce camion branlant m’emmène, mais y’a une sacrée trotte chaotique. J’manque de me casser la figure plusieurs fois. Ça y est, ils ouvrent la porte du fond. Bon cette fois je ne fais pas le con, descendre c’est compliqué.

Je suis complètement ébloui. J’me trouve dans une cour avec pleins de petits graviers blancs qui réfléchissent la lumière. Ils sont pas malins ceux-là. Autour, y’a plein de champs, des vaches, du maïs, des prés, ça sent bon la campagne comme quand on part en balade. De la vieille maison en pierre, je vois une silhouette clopiner cahin-caha vers moi. Oh je vous dis pas comme j’suis tout content ! C’est Estelle ! Ce bon vieux Joe m’a fait une belle farce. Moi qui pensais aller à l’abattoir parce que j’étais trop vieux, voilà que je vais couler mes vieux jours avec Estelle. Elle décroche mon licol sans même penser que je puisse m’enfuir et me fait signe de la suivre. J’avance doucement, parce que c’est qu’avec cette troisième patte elle avance pas vite Estelle. Elle m’emmène au pré qui est juste à côté et, qui je retrouve ? Cette vieille bourrique d’Éclair-Indien ! C’était mon plus grand rival pour l’étoile du meilleur cheval du club ! le pauv’ vieux ! j’ai cru qu’il avait fini en steak… On se fait la fête et Estelle applaudit ; elle aussi est toute contente pour nous. 

Le soir, Éclair m’explique qu’ici c’est la meilleure vie que je puisse rêver. Estelle nous bichonne et nous gratouille tous les jours. Et quand il fait très beau comme aujourd’hui, son père l’aide à nous atteler à une petite carriole qui ne pèse rien du tout pour l’emmener en balade. C’est un peu comme si elle montait, c’est elle qui tient les rennes. 

Même ici j’ai mon propre box, juste à côté d’Eclair. Il est confortable avec beaucoup de paille fraîche et spacieux avec ça ! Juste avant de m’endormir, j’me dis que Joe a bien fait de me vendre!

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2 comments On Vendu – Histoire courte

  • Magnifique histoire. Moi aussi j’ai cru que c’était la fin des haricots Merci pour ce petit texte

    • Oh merci beaucoup ! Je suis vraiment content que celle-là t’ait plu aussi. Elle fait partie de mes préférées.j’aime bien vous surprendre…!

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