« Une minute quarante-neuf secondes », Riss, 2019, Acte Sud

Riss, un des fondateurs de Charlie Hebdo, a « vu » ses amis de 25 ans mourir. Enfin vu non, car ce mercredi-là, quand on le sortira vivant de la salle de rédaction, il ne tournera pas la tête vers eux, il a cet instinct de survie: ne pas les voir morts, garder une image d’eux vivants.

Il aura raison, car c’est vivants qu’ils viendront lui rendre visite en rêve. C’est un hommage vivant, poétique qu’il leur fait dans cet ouvrage, dressant des portraits tendres de chacun de ses amis disparus: on les voit, on les rencontre et on les aime avec lui.

C’est avec beaucoup moins de bienveillance qu’il écorche, voire insulte, les chacals qui ont voulu faire la peau à SON journal, véritable personnage dans ce récit d’une vie.

Après 20 jours d’hospitalisation et de retour au journal abrité dans les locaux de Libération, il tombe dans un « traquenard »: devant la masse d’argent qui arrive de toute part, les rapaces revendiquent le droit à être actionnaires du journal, alors qu’ils n’ont pas la moindre intelligence satirique digne d’être publiée sous l’enseigne Charlie Hebdo.

« Quelques semaines auparavant, quand ils avaient en face d’eux bien vivants Charb, Cabus ou Bernard Maris, aucun n’avait jamais osé demander qu’on leur confie des responsabilités. Et encore moins des actions. C’est par des éclats de rire que de tels requêtes auraient été accueillies. »

Ces chacals, il va les regarder se manger entre eux, rongeant son frein devant leur mépris et leurs phrases assassines. Mais le temps de l’horreur et du silence est fini, c’est une parole libérée, réfléchie et intelligente qui se dévoile, une parole digne d’un journaliste de ce journal.

Quand on survit à un attentat, on est violemment transformé. Mais la dure réalité montre que le monde autour de soi n’a pas évolué, et que la médiocrité occupe toujours une place prépondérante.

Pour Riss, Charlie Hebdo continuerait, « même imprimé sur une feuille de PQ ».

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Certains passages sont passionnants, notamment sur ce qu’est la satire et la caricature de presse: « Rire de tout est à la portée de tout le monde. Rire de tout avec créativité, beaucoup moins. […] La créativité fait disparaitre la vulgarité. »

Le dessin caricatural de Charlie Hebdo n’a pas une visée humoristique, c’est un acte politique; il n’a donc pas comme objectif premier de faire éclater de rire le lecteur, mais de l’interpeler en l’amusant.

J’ai été particulièrement touchée par le brillant hommage qu’il rend à Charb dont j’ai partagé les BD de « Mon quotidien » avec mes enfants, et le touchant hommage à Cabus que je regardais religieusement, enfant, tous les mercredis devant « RécréeA2 ».

J’ai adoré ce récit, que j’ai, pour une fois, pris le temps de lire doucement, d’en peser l’intelligence des propos. Je ne suis peut-être pas très objective puisque Charlie Hebdo est un journal que j’aime lire, mais vraiment, ne passez pas à côté de cette plume, de ces coups de gueule et de cette part de notre histoire.

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