Plongée vers la morse – Histoire courte

Cette plage avant c’était mon paradis, mon Éden à moi et à toute la bande de gros plein de bisque que nous formons. Maman nous y emmenait pour nous prélasser après les heures de nage et de pêche. Notre vie était simple. On ratissait les fonds marins alentour à la recherche de quelques myes ou crevettes bien dodues avec une quinzaine de copains et parents, puis on s’allongeait sur notre plage de glace au milieu des quinze mille morses de la colonie. Royal!

Quand maman s’est faite égorgée sur une autre plage du pacifique nord, j’ai réussi à plonger et à m’échapper. J’ai eu le temps de voir l’un de vous mettre mon petit frère en cage. Le pauvre petiot! Il a surement fini admiré par les crétins de votre espèce à lui faire des grimaces dans un zoo en mangeant des cacahuètes.

Quand je suis revenue sur la plage, le corps de maman était là, avec des centaines d’autres, baignant dans leur sang, la gorge ouverte et les défenses en moins. Le reste a pourri sur la plage que la colonie a désertée.

Quand les Inuits nous chassaient, m’avait raconté grand-père, ils prenaient tout, mais sur «un seul» morse. Oui vous n’êtes pas très doués sans nous. J’entends nous, les animaux. Nous on se bouffe entre nous au pire. Et basta! Vous, il vous faut du feu… notre graisse! Il vous faut des outils… nos os! Il vous faut des bijoux… nos défenses! Il vous faut des vêtements… notre peau! Il vous faut des cure-dents… nos moustaches! Oui, oui, vous avez bien lu. Le morse, c’est comme le cochon, rien n’se perd!

Grand-père nous a expliqué que ça allait mieux dans sa vieillesse. Vous les chassiez moins que quand il était un jeune morse. Il en sait quelque chose. Il est mort à 41 ans. Un des plus vieux de la colonie! À 10 ans il avait vu sa colonie décimée par des bateaux de pêche américains. Obligé de s’en trouver une autre le pauvre.

J’avais 5 ans quand grand-père est mort. Aujourd’hui, j’en ai 25. Les choses ont bien changé en 20 ans. S’il voyait ça mon grand-père…

Je vais bientôt pouvoir aller lui raconter tout ça parce que m’est d’avis que je n’en ai plus pour longtemps vu la chute que je viens de faire.

Vous devez vous demander comment j’ai bien pu me casser la figure comme ça. Peut-être que vous pensez à un suicide. Nah! Votre presse n’a rien compris encore une fois! Y a que vous qui vous suicidez avec vos petits problèmes freudiens. Nous on est des Warriors dans le règne animal. L’instinct de survie avant tout. Enfin, on m’a parlé de certains de vos congénères enfermés dans des camps il y a une soixantaine d’années qui ont survécu à bien des horreurs. Oui parce qu’il parait que les atrocités que maman a subies, vous vous les faites subir entre vous.

Je vous rassure, chez nous, on ne se fait pas ça. Oh il y a bien parfois des bagarres entre mâles ou des mouvements de panique sur la banquise à l’arrivée d’un ours polaire. Et là, va te prendre un gros ventru de deux tonnes sur la tête! De la crêpe de morse! Mais ça s’arrête là. On se fait pas la peau gratis.

Bon revenons à ma chute depuis cette falaise haute comme un de vos immeubles de quinze étages.

Depuis quelques années, cette plage de glace, qui accueillait la colonie depuis plusieurs centaines d’années, a fondu. Oui. Fondu. Ce n’est plus qu’un misérable petit caillou rocheux. Le premier arrivé prend la place. Le problème c’est qu’on est plusieurs milliers, mais qu’il n’y a que quelques centaines de places. Imaginez le Stade rennais qui peut accueillir 30 000 personnes. Ben on vous envoie tous regarder le match à Dinan, 600 places. Ça calme hein? Vous préférez votre salon?

Sauf que nous on n’a pas le choix. On doit maintenant nager plus de deux kilomètres pour trouver quelques crevettes maigrichonnes, plonger le double de temps avant de venir faire bronzette et se requinquer, et quand on arrive, ils affichent «complet».

Avec une bande de potes on a eu l’idée d’escalader la falaise. On en a bavé des ronds d’chapeau, avec éraflures, arrachage de griffes et crevaison d’œil. Mais on y est arrivés. Et là-haut… bon sang énorme! Une vue imprenable sur le Pacifique, un gigantesque plateau avec de la place pour nos grosses fesses et de l’air, enfin.

Mais il a bien fallu redescendre. La grimpette nous avait creusés et les plaies commençaient à piquer sérieusement. Les coquillages gobés il y a plus d’une heure ne pouvaient pas nourrir longtemps ma carcasse d’une tonne et demie. J’ai regardé les premiers copains descendre. Enfin glisser. Enfin tomber. Enfin rouler. Enfin je sais pas. De là-haut ils avaient l’air entier en-bas, même si c’est vrai qu’ils ne bougeaient plus beaucoup. Je me suis demandé pourquoi ils n’allaient pas à l’eau. J’ai pensé qu’ils m’attendaient. C’est vrai qu’on aime bien chasser ensemble, surtout si on rencontre un troupeau de crabes.

Mais quand j’ai commencé à me laisser glisser, j’ai compris pourquoi ils avaient fait des galipettes et des saltos. C’était pas pour m’en mettre plein la vue et me charmer.

À mon premier salto, c’est mon dos qui est venu cogner sur la paroi rocheuse. La douleur a été fulgurante. Je ne savais pas qu’une telle souffrance pouvait exister. À mon deuxième salto, j’ai cogné mon flanc droit. J’ai senti ma patte avant se déchirer et ma défense droite exploser. À mon troisième salto, je me suis déchiré l’abdomen sur un pic acéré. J’ai pensé au petit que je portais depuis déjà dix mois. Puis ça a été le choc final. La tête la première et toute ma graisse qui s’est étalée dessus et a fini par retomber, flasque, sur les rochers.

J’aimerais que la douleur s’arrête. J’aimerais ne plus entendre tous les copains autour de moi dans leur agonie. J’aimerais revoir la glace une dernière fois. J’aimerais qu’une horde d’ours polaires viennent finir le travail. J’aimerais toucher l’eau.

Non un morse ça n’aime pas. Ça ne pense même pas. Ça n’a même aucun intérêt. Il peut bien s’éteindre le morse, il ne sert à rien à part nourrir les ours polaires et nettoyer les fonds marins de leurs mollusques déjà épuisés.

Sauf si…

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