Les trois frères – Histoire courte

C’était décidé. Ils passeraient. Ils avaient tergiversé longtemps les trois frères avant de se lancer. Mais la vie de maman était en jeu. Ils y arriveraient. Maman leur avait toujours appris à se méfier de tout, mais elle leur avait aussi appris à conjurer le mauvais sort en le défiant.

À la maison, on ne s’habillait pas en vert pour ne pas contrarier les fées ; les 4 et 17 de chaque mois on restait au lit pour ne pas risquer de s’attirer les foudres du diable ; le pain était toujours bien à l’endroit sur la table si on ne voulait pas mourir étouffé dans la nuit ; et on ne se masturbait pas pour ne pas risquer d’être sourd. D’ailleurs, à ce propos, les trois frères n’avaient pas l’ouïe très fine…

Bref, Maman leur enseignait beaucoup de choses. Notamment à se méfier d’objets ou d’animaux néfastes : les chats noirs, les hiboux, les ciseaux, les parapluies, la vaisselle…

Maman était un puits de science. Ses connaissances s’étaient encore améliorées avec l’arrivée d’Internet à la maison : elle connaissait maintenant des dangers que d’autres peuples évitaient aux quatre coins du monde.

Malheureusement, il arrivait qu’on provoque le diable par accident ou par imprudence, alors elle avait toujours des « trucs » incroyables pour sauver ces trois fils du malheur. Parce que maman, elle les aimait vraiment ses gars.

Georges avait interdiction de faire la vaisselle par exemple, ou de mettre la table, ou de débarrasser. Il était très maladroit. On ne pouvait pas risquer la vie d’un membre de la famille à cause de ses maudites mains. Mais Georges aimait bien aider. C’était un bon gars. Et il n’a pas pu s’empêcher de ranger la vaisselle un jour où maman était très fatiguée. Bien sûr il a cassé un truc : le joli bol breton marqué « Bastien ». Bastien était très triste. Maman était glacée d’effroi. Mais elle avait plus d’un tour dans son sac. Elle leur a fait porter à tous une peau de serpent sous la chemise pendant treize jours et a trouvé treize idées défis pour chacun des treize jours afin de conjurer le mauvais sort : « Si on arrive chez le boucher avant 17h42, on sera sauvés ; si le facteur passe avant que Mme Aubert ouvre ses volets, on sera sauvés ; si on marche sur le bord du trottoir sans trébucher jusqu’à la boulangerie (dur celui-là), on sera sauvés… » Ils ont relevé les treize défis ! La peau de serpent grattait terriblement bien sûr, surtout les derniers jours parce qu’ils ne pouvaient pas se laver. Mais il fallait tenir. Et personne n’est mort.

Une autre fois, ils faisaient des découpages et des collages avec maman. Antoine a ouvert ses ciseaux pour découper une fleur à maman mais les a refermés sans rien découper. Il trouvait la fleur assez belle comme ça, avec son fond bleu. Il a tout de suite vu, en offrant sa fleur à maman, que quelque chose n’allait pas. Maman ouvrait la bouche et la fermait sans émettre un son. Son regard paniqué allait des ciseaux à Antoine et d’Antoine aux ciseaux. Antoine a compris. Il a fondu en larmes. Il allait mourir. Mais maman ne laisserait pas le diable lui prendre son benjamin ! Elle a ouvert son pot de trèfles à quatre feuilles séchés et les lui a fait manger jusqu’au dernier. Ça a pris du temps. Trente ans que maman récoltait les trèfles à quatre feuilles. Il y en avait bien trois kilos ! Antoine a eu mal au ventre, mais il a survécu.

Maman était une magicienne, mais une magicienne n’était pas invincible. Bastien, il y a quatre jours, en enlevant ses sandales dans l’entrée, en avait laissé une renversée. Maman ne s’en est aperçu que le lendemain matin. C’était trop tard : elle était condamnée. Elle a pris son temps pour expliquer à ses trois fils qu’elle allait devoir les quitter, qu’une sandale renversée annonçait la mort de la mère, qu’ils devraient se débrouiller seuls, qu’ils y arriveraient, qu’ils connaissaient plein de choses. Oui, plein. Mais pas assez. La preuve, la sandale, tout le monde l’ignorait !

Le soir même, maman a eu un arrêt du cœur. Elle a été transportée d’urgence à l’hôpital et les trois frères sont restés là, perdus, abandonnés. Maman ne les avait jamais laissés, jamais confiés à personne.

Le lendemain, ils sont allés la voir à l’hôpital et c’est sur le trajet de l’hôpital qu’ils ont eu l’idée des défis du sort que maman leur avait appris. « Si on arrive au feu avant que la dame ait fini de traverser, maman vivra ; si on traverse les yeux fermés sans cogner personne, maman vivra ; si on arrive au bout de la rue sans qu’une voiture ne s’y engage, maman vivra… » Ils étaient en forme les trois frères et le trajet était long jusqu’à l’hôpital. Tous les défis du sort fonctionnaient.

Arrivés à l’échafaudage, ils ont quand même hésité. Et puis Bastien, a lancé : « Si on passe sans que ça s’effondre, maman vivra ». L’échafaudage était long, Antoine n’était pas chaud et Georges se souvenait des paroles de maman : « Un échafaudage c’est la mort sans ambages ! ».

Les trois frères ont discuté encore longtemps, mais la vie de maman en dépendait. Ils se sont lancés donc. Bastien s’engagerait le premier, normal, il était le plus téméraire des trois ; Georges le second, il était le plus vieux et surveillerait l’avant et l’arrière ; Antoine le dernier, puisqu’il était le plus jeune.

Ce que ne savaient pas les trois frères c’est que l’immeuble en question appartenait au Ministère de l’Éducation. Il est de notoriété publique que ce ministère a un budget très serré et qu’il fait des économies sur tout. Oui absolument tout. Même sur les échafaudages. Cela faisait une semaine que l’échafaudage menaçait de s’effondrer, sans que personne ne s’en aperçoive. Et l’échafaudage a décidé de céder pile au moment du passage des trois frères. Aucun n’a survécu.

Pourtant, bizarrement, maman n’est pas morte ce jour-là à l’hôpital…

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