Les 101 bâtards – Histoire courte

Les 101 bâtards

En voyant l’écriteau sur le mur de ce café, je suis resté pétrifié. « Pour les chiens qui savent lire », avec dessous, une gamelle d’eau. Mon cerveau turbinait à cent à l’heure. Un Homme ne pouvait pas avoir écrit ça. Aucun Homme ne savait ! Et si un Homme savait, c’est qu’un chien le lui avait dit. Et si un chien le lui avait dit, il fallait le faire taire. LES faire taire.

Je n’ai pas eu le temps d’aller plus loin dans mes ruminations – c’est drôle de ruminer pour un chien – mon maitre a tiré sur la laisse pour me faire avancer. Devant mon refus, il s’est accroupi à mes côtés et m’a tâté les flancs : « Qu’est-ce t’as mon gros, tu sais lire ? » et il s’est marré. J’aimais bien mon maitre. Un vrai ours. Grand, gros, poilu et avec des bras immenses qui font des câlins d’amour énormes. Je lui ai donné un gros coup de langue sur sa belle figure souriante et je l’ai suivi encore tout retourné de ma découverte. L’Homme a inventé l’écriture en Mésopotamie il y a plus de 5000 ans et pendant toutes ces années, pas un seul texte d’Homme ne nous a été adressé, à nous les chiens. Et voilà qu’ici, sur la minuscule Île-aux-moines, un homme, ou une femme, avait écrit un texte à l’attention des chiens. Après ça, on est rentrés à la villa. Mon maitre, toujours par monts et par vaux – il m’épuise d’ailleurs – avait loué une chambre en rez-de-jardin dans une jolie maison de l’île, avec vue sur le Golf et un magnifique parc. Le proprio avait fait jurer à mon maitre que je n’irais « pas chier sur sa pelouse », mais j’avais le droit de m’y promener et de me prélasser au soleil.

Il faisait une chaleur étouffante et mon maitre – on va dire Paul, ça ira plus vite – donc Paul avait laissé la fenêtre ouverte pour mieux dormir ce soir-là. Dès ses premiers ronflements, j’ai sauté dans le jardin et j’ai collé ma truffe au sol, sur les traces de notre promenade du matin. J’ai vite retrouvé le port, le café, l’écriteau, la maison derrière et la fenêtre ouverte vers le salon de mes futures victimes. Tuer des humains et un chien ne m’enchantait pas plus que ça, mais je ne pouvais pas risquer d’exposer notre espèce à la bêtise humaine. Je lisais dans le Ouest France, pas plus tard qu’hier, que des abrutis apprenaient à lire à des chimpanzés. Et l’article s’illustrait d’un magnifique chimpanzé en cage. J’étais tombé à la renverse. Imaginez ce qu’ils feraient subir à des chiens s’ils apprenaient qu’on savait lire et qu’on les comprend. Ils en connaissaient déjà assez sur notre intelligence à cause de ces m’as-tu vu de Rintintin et Lassie, qui n’avaient pas pu s’empêcher de jouer les stars ! Il fallait arrêter la casse.

Je suis donc entré dans le salon, prêt à sacrifier ma conscience pour le salut de l’espèce canine. Toujours la truffe au sol, les oreilles levées en mode stéréo pour trouver d’éventuels bruits de ronflements ou de respiration, et j’ai commencé à zigzaguer à travers le rez-de-chaussée, l’escalier, le pallier, une porte, une chambre, là ! Ils étaient là ! Au moins deux. En m’approchant du lit, j’ai vu deux formes sous le drap, d’où dépassaient deux tignasses roussâtres. L’une lisse et longue, l’autre courte et frisée. Bon sang ! Des gonzesses ! J’allais tuer des nanas ! Bon, en un sens la tâche allait être plus facile, mais ma mission me répugnait de plus en plus. Pourvu que leur chien, que je n’avais pas encore trouvé, mais qui dormait sûrement dehors, ne soit pas une belle labrador. Parce qu’alors là, je n’étais plus sûr d’aller jusqu’au bout. Je me décidais finalement à me hisser sur le lit, avec toute la grâce et la discrétion que peut avoir le dogue allemand que je suis, et commençais à m’approcher de mes proies. Et tout à coup, la frisée a sorti son museau des draps et a chuchoté en criant – oui, certains savent faire ça – « Mais qu’est-ce tu fous là toi ! » en me montrant ses crocs de trois millimètres. Ma frisée était un joli caniche nain pas plus gros que ma cuisse.

Non là c’était trop. Je n’allais pas tuer une si mignonne petite chose.

« Fous l’camp ! Tu vas réveiller Naïma ! »

J’ai regardé Naïma, avec son visage d’ange, ses lèvres bien dessinées et ses beaux cheveux auburn et j’ai fait demi-tour en me cognant sur une chaise, une armoire et la porte. J’ai réussi à me retrouver sur le palier du premier avec la « mignonne petite chose » collée au train. Elle m’a dit de me taire et de descendre dans la cuisine. En bas, on s’est installés autour d’une gamelle de croquettes.

« T’as d’la chance que Naïma ait noyé son chagrin dans une bouteille de vin blanc hier. Elle dort comme un ange.

– Pourquoi as-tu dit à ta Naïma que les chiens savent lire ?

– De quoi tu parles ?

– De l’écriteau dehors, Ducon !

D’abord c’est D’laconne et on dit Madame D’laconne. Et puis Naïma elle sait rien du tout. Naïma c’est la joie de vivre, c’est le bonheur personnifié, l’humour H24, sauf quand elle tombe sur un pauv’ nase qui la met en miettes. Elle écrit des messages drôles comme ça, partout, tout l’temps. Les gens viennent s’assoir à la terrasse de son café juste pour l’entendre et pour rire. Allume la lumière, tu verras. » 

J’ai allumé la lumière. Le mur, les meubles, la fenêtre étaient couverts de minuscules tableaux, de planches de bois flotté, de petites cagettes, de miroirs de toute forme… Sur chacun était inscrit un message qui faisait sourire, ou franchement drôle, ou complètement burlesque : «Compter constamment sur les autres quand on est dans la merde, c’est un peu les prendre pour du PQ»… «Si j’étais né avant mon père, j’aurais pu être le sien»… «Qui a une tête de beurre ne doit pas s’approcher du four» – oui celle-là elle était sur le four.

Tout était drôle et beau à la fois. D’laconne m’a vu tiquer sur celle du four, limite raciste-xénophobe-SS quand même…

– Naïma est marocaine. C’est de l’autodérision. Au lycée, à Vannes, on l’appelait «La beurette». Avec ça elle est sûre de pas s’approcher du four et de continuer à nous ouvrir des boites !

D’laconne et moi – on va dire Charmante, puisque c’était son nom – donc Charmante et moi on a discuté un peu après ça en grignotant des croquettes. Enfin un peu… le soleil se levait sur l’Île d’Arz quand j’ai fait le chemin en sens inverse. J’étais sous le charme. De charmante, hein, pas du lever du jour. Enfin si, quand même aussi.

Ma décision était prise. Tout à l’heure, la balade matinale c’est moi qui la mènerais… à la Pongo! Elle allait nous conduire au port, vers un café qui sent bon l’humour, vers une Naïma à la figure d’ange qui fait rire les clients le jour et noie son chagrin dans l’alcool la nuit. Parce que moi, elle me plaisait bien cette île. Et puis ses habitants aussi. J’y poserais volontiers mes valises, et je lui ferais bien quelques marmots à la mignonne…

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