Je suis – Histoire courte

Je suis là, debout, encrée sur mes deux pieds, et je regarde. Je regarde la ville vivre, je vois son coeur battre, battre au rythme des pas sur le goudron humide. Je suis là moi aussi, mon âme vibre, résonne, mon être se mêle et s’entre-mêle dans le tourbillon de vie qui déferle sur la forêt de gratte-ciels. Je suis. J’aimerais le hurler au monde. Je contemple les milliers d’ampoules qui brillent, un champ de lucioles qui s’allument et s’éteignent dans un ballet interminable. Je me sens chez moi, comme si j’étais accoudée à cette balustrade depuis que le monde est monde. 

Le vent s’engouffre sur le balcon, il sent bon la pluie, l’orage. Je le laisse jouer dans mes cheveux en bataille, grisée par cette sensation de liberté. J’inspire, profondément, ouvrant grand ma cage thoracique, emplissant mes poumons d’air plus qu’ils ne peuvent en contenir. Il est si pur, si frais, si vivifiant. Je reste comme ça, priant que le temps s’arrête, que la seconde suivante ne vienne jamais remplacer la précédente. Je vivais. 

Ils vont me débrancher. Mon corps meurt. Je ne vis qu’à travers une réalité virtuelle. Ma réalité, la seule que je veux, que je peux, accepter. Il y a trois ans, suite à un accident je suis restée coincée dans mon corps, le locked-in syndrome ils appellent ça. Par chance un brillant médecin nous a proposé, à moi et ma mère,  de me faire entrer dans son programme de recherche. Je serais branchée à une machine qui me créerait une réalité virtuelle dans laquelle je pourrais vivre, me déplacer, communiquer. Mes yeux ont cligné, mais en vérité je hurlais ma joie. 

C’était il y a trois ans. Aujourd’hui ils me débranchent. Mon corps est mort.  

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